«Tout mais pas ça !» a instinctivement réagi le réalisateur Jean-Xavier de Lestrade, quand, en mars 2023, des producteurs lui ont proposé un projet de série sur l’attaque terroriste du Bataclan le 13 novembre 2015. À l’évocation de ces attentats, comme beaucoup de Français, il s’est vu submergé par l’émotion.
«Cette histoire me faisait vraiment très peur. Puis, je me suis dit que c’était précisément pour cette raison qu’il fallait réaliser cette série : la fiction devait s’emparer de cette histoire, on devait créer autour d’elle une grande fresque afin que chacun parvienne à dépasser son état émotionnel et qu’on puisse à nouveau la partager.»
De leur côté, les producteurs avaient déjà un fil rouge en tête. Depuis plus d’un an et demi, ils entretenaient d’étroits liens avec un groupe de rescapés du Bataclan. Pris en otage par deux des trois terroristes ayant fait irruption dans la salle de concert, onze personnes avaient passé 2h19 dans un couloir de 1m10 sur 6m20, sous les canons de deux kalachnikovs et à portée de ceintures explosives.
Cent fois, ils s’étaient vus morts. Pourtant, après l’assaut très risqué de la BRI, ils en étaient miraculeusement sortis vivants. Quelques jours après les faits, Stéphane a éprouvé le besoin de retrouver celles et ceux avec qui il avait traversé cette épreuve. Marie et Arnaud, Sébastien, David, Grégory et Caroline ont répondu à son invitation.
Et durant des années, ces sept-là, qui se surnomment entre eux les «potages» (contraction de potes et otages), se sont retrouvés chaque semaine dans un bar parisien, unis par un lien indéfectible tissé des fils de cette soirée si compliquée à appréhender par leurs proches, de leurs discussions, de la chronologie sans cesse retracée des faits mais aussi par le chant, les rires, l’amour de la musique…

De l’importance du temps long
Convaincus, Jean-Xavier de Lestrade et son acolyte Antoine Lacomblez ont rencontré les potages. D’abord en groupe, puis individuellement, passant avec chacun des journées entières. «On a bénéficié de leur besoin de se confier. J’ai des cahiers remplis de notes. Ils étaient intarissables», se souvient Antoine Lacomblez.
Ces «vivants ont ainsi livré des centaines de détails, souvent intimes et même des pans de discussions, repris au mot près, qui conférent à cette fiction une proximité très forte avec la réalité. Passant sans cesse de l’individu au groupe, cette création narre aussi la force du collectif, et la manière dont il répare. L’actrice Alix Poisson, qui incarne Marie, confiait ainsi au Pèlerin «certains potages nous ont dit : j’ignore ce qui se serait passé si j’avais dû traverser seul l’après attentat.»
«Huit heures d’empathie»
En huit épisodes d’une heure, au fil des effondrements et des espoirs de chacun, nous nous glissons au plus près de ces rescapés. En faisant le pari du temps long pour retracer ces chemins de vie, «Des vivants», invite à une expérience rare, que Benjamin Lavernhe, qui joue Arnaud résume d’une formule : «Huit heures d’empathie ! Ecouter autant les personnages et leurs douleurs, c’est fou.»
Comme les potages dans leur bar, nous puisons de la force et une joie de vivre dans les retrouvailles. Particulièrement dans les moments de musique et de chant improvisés au bar. Ces instants joyeux, filmés au début des quatre mois de tournage, ont “donné la note” estimait encore Benjamin Lavernhe. «La veille du premier jour de tournage, Jean-Xavier nous a envoyé un mail. Il nous rappelait que les regards sont capitaux dans ces scènes. La manière dont on se regarde, l’attention que l’on se porte les uns aux autres, la délicatesse, tout ça, c’est le socle de la série.»
Le tout sous-tendu par l’égard que portent les comédiens aux personnes qu’ils devaient incarner et qu’ils ont rencontrés : «Au théâtre, on dit qu’on défend un personnage. J’avais besoin de défendre Caroline, même si mon rôle n’était pas de la réparer», expliquait ainsi la comédienne Anne Steffens. «Sans chercher à jouer pour faire plaisir aux potages, on savait tous qu’il ne fallait pas tricher, renchérit Alix Poisson. Je ne voulais pas que Marie soit déçue, ou triste, ou qu’elle ne comprenne pas mes intentions de jeu. Ça m’a poussé à me dépasser encore plus. »
La juste dose de violence
Mais cette écoute n’est pas exempte de dureté. Les violences des attaques terroristes et les séquelles chez chacun des potages ne sont pas balayées par le scénario. Mais qu’en montrer ? Et comment ? Une préoccupation majeure pour Jean-Xavier de Lestrade dont l’attention à l’être humain dans toute sa complexité n’est plus à démontrer, après ses séries comme Sambre, Laetitia ou le documentaire Soupçons.
Des vivants débute à 00 h 30 à la sortie du Bataclan. Les bruits (gémissements, cris, tirs, sirènes…) et les gyrophares sont bien sûr présents pour situer l’intrigue. Mais aucune image ne verse dans le spectaculaire. Une des marques de fabrique du travail de Lestrade. Aussi, quand les souvenirs remontent chez Stéphane, Marie, Arnaud, Sébastien, Grégory, Caroline et David, nous ne sommes pas mis au pied du mur, mais accompagnés jusqu’au moment d’entrer avec eux dans ce réduit du Bataclan.
«Rien ne peut mieux que la fiction rendre compte du parcours de ces personnes après leur sortie de ce couloir» estimait déjà le réalisateur en mars 2024, lors d’une conférence donnée au festival Séries Mania, à Lille. Et après avoir passé ces heures aux côtés des protagonistes, de leurs compagnes, enfants, psychologues et des intervenants de la BRI, on ne peut que valider son intuition. Et saluer ce travail d’orfèvre en équipe pour la mémoire collective.

Série «Des vivants» en 8 épisodes
Série «Des vivants» : 8×52 minutes, en intégralité sur France.tv à compter du 27 octobre, puis sur France 2 le lundi 3 novembre, à 21h10 (épisodes 1 et 2), lundi 10 novembre à 21h10 (épisode 3, 4 et 5) et sans doute lundi 17 novembre (épisode 6, 7 et 8).
Dans le cadre de la commémoration des attentats de 2015, France Télévisions diffuse, outre cette série, le documentaire 13 novembre, nos vies en éclats (lundi 3 novembre à 23 h 20 et sur France.tv, vendredi 14 novembre à 14 h 40 sur France 5), le documentaire-fiction Le choix de Sonia (jeudi 13 novembre à 21 h 10 et sur France.tv dès le 7 novembre, voir les futures pages télé du Pèlerin n°7458 daté du 6 novembre) et le documentaire 13 novembre – Les ricochets (jeudi 13 novembre à 23 h 15 et sur France.tv dès le 12 novembre sur France.tv)